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Promotio Iustitiae
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Drongen – Convergences et divergences

Frank Turner SJ

Nous étions dix-neuf participants à Drongen en novembre 2009, majoritairement, mais non exclusivement jésuites, venant de divers domaines intellectuels et de plusieurs pays de l'Europe et d'ailleurs. Notre rencontre s'inscrivait à la suite d'un petit séminaire organisé à Bruxelles en avril 20092. À Drongen, nous avons poursuivi notre réflexion sur la crise financière et économique internationale et sur la réponse de l'Église à cette crise, notamment l'encyclique de Benoît XVI Caritas in veritate : notre discussion sur l'encyclique est reprise ailleurs dans ce numéro de Promotio.

Un des défis stimulants des rencontres interdisciplinaires est de sortir du confort mental de nos domaines de compétence afin d'écouter vraiment les autres points de vue. Il y eut accords et désaccords - ou, plus précisément, convergences et divergences : des différences d'accent sur l'importance à attacher aux différents facteurs.

La crise

Nous étions au moins d'accord sur l'écrasante complexité de la crise. C'était, en partie, la complexité même de l'ordre financier et économique international qui l'a engendrée. Si nous nous rappelons ce qui l'a déclenchée (mais qui n'était pas sa cause ultime), la crise des subprimes aux États-Unis, il est facile de se dire que beaucoup de ménages ont fait preuve d'une tragique légèreté en considérant leur acquisition la plus importante comme un investissement qui serait toujours rentable et qui, par conséquent, constituerait une valeur sûre contre les crédits de consommation excessifs. Mais ce qui a engendré la crise internationale c'est que certains des acteurs économiques les plus avertis au monde (par exemple, les grandes banques internationales), autant dire les seigneurs du marché, n'ont pas été plus prévoyants. Des milliers de crédits risqués, mis en paquets, ont été déclarés sûrs comme par magie. D'une part, on a trop fait confiance au système (fonctionnant à un niveau qui dépasse l'intelligence pratique des gens) et d'autre part l'euphorie de cette spectaculaire croissance a affaibli toutes les facultés critiques. Vu de cette façon, ce n'est pas la complexité qui est frappante, mais la cécité. Mais la complexité découle de la vitesse déconcertante des flux des capitaux, combinée avec les sommes astronomiques en jeu et l'entrelacement de systèmes macro-économiques interdépendants.

Un constat plus rassurant à propos de cette complexité attira notre attention : si la situation est complexe au point de dépasser tout calcul, alors le pragmatisme, l'évaluation tranquille des conséquences est impossible, parce que les conséquences ne sauraient être prévues avec justesse. Ce qui nous ramène donc aux principes. Mais quel principe ? Il existe un principe qui gouverne la vie économique internationale depuis les années 1980, et qui fut formulé par le fameux économiste néolibéral Friedrich Hayek - c'est le principe de « la confiance au libre marché » : accepter que les dégâts à court terme manifestement causés par les tendances du marché (par exemple ceux affectant les personnes qui ont perdu leurs maisons aux États-Unis), doivent être considérés comme peu de chose par rapport à la certitude des bénéfices générés par le marché à long terme. Mais pourquoi un tel acte de foi ? N'y a-t-il pas de meilleurs endroits où placer sa confiance ? Nous avons unanimement préféré le principe contraire : une claire acceptation de la responsabilité humaine dans la gestion du marché au nom de la justice sociale et du bien commun.

Nous avons identifié deux dimensions principales de la crise : la dimension systémique et la dimension morale et psychosociale.

Le problème systémique de fond (la « cause profonde » de la crise) semble combiner deux facteurs :

  • Le système économique gouverné par la logique d'une croissance toujours plus grande. Aucune entorse sérieuse à la croissance n'est alors tolérable. La croissance engendre ses propres inconvénients, mais la stagnation conduit inéluctablement à une crise.
  • La disjonction entre la nature du capitalisme de marché mondial et les mécanismes principalement nationaux - tels que le système fiscal - visant à la contrôler. Les règles qui définissent les paramètres du marché diffèrent d'un pays à l'autre, et les entités supranationales ont dû obtenir l'adhésion des gouvernements nationaux à leurs propositions. Si nous ne comprenons pas le système mondial, nous en revenons à ce que nous avons l'impression de comprendre - ce niveau de gouvernement qui a une certaine compétence à agir, l'état-nation. Ce faisant, nous simplifions le problème, car nous éludons le besoin essentiel d'inventer un système de gouvernement qui soit à la hauteur de la réalité économique et financière. Nous ignorons aussi, un peu confortablement, le fait que beaucoup de pays qui subissent les conséquences de la mondialisation n'ont pas le pouvoir de la réguler.

Nous nous sommes donc mis d'accord sur l'idée que les marchés internationaux ne peuvent pas être orientés vers le bien commun sans quelque forme d'autorité mondiale (ce qui ne revient pas à proposer une forme unique de « gouvernement mondial »).

Autour de cet accord, il y avait des divergences. Les participants représentaient deux points de vue sur les marchés : l'un principalement confiant, l'autre principalement méfiant, mais dans les deux cas, nuancés. Les marchés peuvent-ils servir le bien commun ? « Oui », répond le groupe confiant, à condition qu'ils garantissent l'équité des échanges, la stabilité et l'efficacité impartiale. Les marchés sont essentiels puisque l'argent est un moyen pratique d'assigner de la valeur. Toutefois, ils ont également des rapports avec d'autres systèmes sociaux et politiques. Plus particulièrement, cette caractéristique des marchés présuppose un cadre politique qui puisse garantir l'équité et gérer les échecs. (Cette position modérément « pro marché » est par conséquent considérablement différente de la théorie avancée par Hayek, qui attribue la vertu au marché lui-même et estime que le « cadre politique » marque le début de la « route vers la tyrannie ».) « Oui », poursuit le groupe confiant, puisque, historiquement, la suppression des marchés s'est avérée catastrophique, condamnant la gestion centralisée de la production selon des principes anti-marché, et conduisant à des hangars pleins de chaussures sans acquéreur et des usines inaptes à la compétition et abandonnées par défaut de modernisation. Même le travail participe en partie du marché. Si l'on veut éradiquer le chômage, il faut que l'état soit employeur.

Pour le groupe plus sceptique, les marchés (tout en étant essentiels à l'intérieur de limites strictes) sont « impersonnels » au pire sens du mot. Ils n'ont aucune préoccupation pour les personnes ou l'écologie. Ils ne font aucune différence entre le luxe des riches et les besoins urgents des pauvres - si ce n'est par un index abstrait et purement monétaire. Les marchés fonctionnent bien pour certaines marchandises, dans certains pays et sous certaines conditions : mais les problèmes commencent dès que la théorie des marchés est rigidement appliquée à des éléments humains tels que le travail, les besoins élémentaires de la vie (la nourriture, l'eau, les soins médicaux) ou à des ressources intrinsèquement limitées telles que la terre. Il est évident qu'un principe transcendant la « rigidité » ne saurait provenir du marché lui-même.

Ces observations divergentes convergèrent sur une idée qui, sans surprise, rejoint les grandes lignes de l'enseignement social catholique. Les marchés sont irremplaçables, mais doivent être à leur place, soumis à l'ordre politique, qui ne peut jamais être impersonnel s'il est orienté vers le bien commun et la justice sociale. Les marchés présupposent qu'ils reposent sur une culture d'honnêteté et de prévenance mutuelle (comme Adam Smith lui-même le pensait). Mais le néolibéralisme sépare la fonction du marché de cette garantie nécessaire de sa bonne santé - un engagement responsable en faveur du bien commun, que parfois même il rejette comme économiquement irrationnel. « Les marchés ont besoin de réfléchir sur eux-mêmes », a-t-on conclu à Drongen.

Au niveau de la moralité sociale et de la psychologie sociale, il est difficile d'ignorer la part de l'avarice dans l'évolution de la crise : la recherche non seulement de profits raisonnables - qui constituent la récompense légitime de l'offre des biens et des services - mais surtout du profit maximal. Baisser les marges de profit est considéré comme un échec entrepreneurial. En 2009, un opprobre moral s'est attaché aux bonus excessifs des dirigeants, mais ce phénomène ignoble fait partie de la culture capitaliste, puisque les signifiants de la valeur sont précisément le profit et la croissance. L'avarice qui est l'un des sept péchés capitaux se définit précisément par l'excès. Le capitalisme libéral peut-il précisément accepter la notion d'excès ?

Mais la peur (une forme démoralisante de conscience qui fait curieusement partie des sept péchés capitaux) a aussi joué un rôle. Si l'avarice préside à la phase de croissance de la bulle, c'est la peur qui gouverne la réaction excessive. La croissance excessive ne se corrige pas doucement par la retenue ni même par une austérité modérée. Au contraire, la bulle « éclate » instantanément, et semble n'avoir été qu'une illusion. La vente massive des actions fait chuter si vite les prix qu'elle ne restaure pas l'équilibre, mettant en péril l'entreprise naguère surévaluée. Le pessimisme est aussi contagieux, voire aussi irrationnel, que l'optimisme : les deux irrationalités projettent indéfiniment une tendance actuelle, comme si la tendance était irréversible et déterminée.

La réponse à la crise

Nous avons identifié trois dimensions différentes d'une réponse ecclésiale. Je pars de la plus générale à la plus particulière.

Il y a naturellement le besoin d'une réponse théologique. Caritas in veritate en offre une bien informée, qui propose une anthropologie chrétienne holiste enracinée dans l'Écriture et la doctrine, proposant à tous, et non seulement aux chrétiens, des éléments fondamentaux (dimension interpersonnelle, transcendance, la vie comme don et la plénitude de la liberté humaine) qui forment le fondement nécessaire à une réponse à la crise. Un autre exemple est la réponse de l'archevêque de Cantorbéry, Rowan Williams, dans un discours adressé au Congrès des syndicats britanniques en novembre 2009 intitulé « Le bien-être humain et la prise de décision économique ». Il a adopté une méthode plus indirecte que celle du Pape Benoît : réfléchissant d'abord sur les conditions d'une économie humaine intégrale qui continuerait de « nourrir adéquatement les êtres humains dans leurs trois dimensions - des personnes dont les liens familiaux, la vie imaginative et la capacité de compréhension mutuelle et de sympathie seraient considérés comme tout aussi importants que leur prospérité matérielle ». Il a poursuit son discours en enracinant cette réflexion dans la foi chrétienne (comme, observa-t-il, son auditoire laïc pouvait s'y attendre !).

Nous avons ensuite identifié une manière de répondre selon la spiritualité ignatienne. Ici, il n'est pas facile de donner des éléments spécifiques, puisque nous inaugurions ce qui deviendra un long chemin d'exploration. Un des participants remarque qu'un institut de recherche britannique, le New Economic Foundation, qui n'est en aucune façon une organisation « 'religieuse », a décrit la situation actuelle comme une crise écologique et spirituelle et non uniquement économique. Nous nous sommes donc demandé quelles ressources spirituelles pourraient nourrir notre réponse. On en releva deux, dont l'une était la discussion antérieure sur « l'avarice ».

Le discernement ignatien repose sur la capacité, éclairée par l'Esprit, de scruter, réfléchir et approfondir la qualité de notre sentiment (par exemple, à travers l'expérience des « consolations » et des « désolations ») afin de ne pas être gouverné par des impulsions ou des préférences, mais par les désirs authentiques du cœur qui peuvent être tout sauf évidents. La tâche n'est pas de « résoudre la crise », mais de trouver une manière authentique de la traverser, en cherchant à purifier nos désirs avant de transformer notre environnement humain et naturel, plutôt que de supposer, par exemple, que nous n'avons pas nous-mêmes besoin de changer, ou que quelque groupe d'experts trouvera une solution technique. Deuxièmement, lorsque les moyens de subsistance (et des économies entières) sont menacés et que des intérêts puissants doivent être protégés, les discussions sont souvent loin d'être constructives et peuvent parfois manquer d'autocritique. La procédure ignatienne, au meilleur d'elle-même, équivaut à un état d'esprit plutôt qu'à une méthodologie ; elle cherche à éviter un type de débat qui ne fait que durcir les opinions des gens.

Troisièmement, nous nous sommes interrogés sur l'objectif même de notre rencontre. Il n'y eut aucun « produit fini » spécifique - à part les articles tels que celui-ci, et un processus en cours qui inspirera, pour certains d'entre nous, la contribution à la conférence des universités jésuites en 2010 au Mexique et, pour la plupart d'entre nous, les discussions subséquentes avec d'autres partenaires. Peut-être qu'une réflexion collective continue est en elle-même sa propre justification - puisque l'adoption sans réflexion et sans jugement critique de certains modèles économiques n'est pas le moindre des facteurs de la crise actuelle. Quelqu'un observa qu'aujourd'hui encore les jésuites dirigent 200 universités et 165 facultés d'économie - dont certaines enseignent peut-être les théories que nous venions de critiquer - tout en étant engagés dans plusieurs formes de services indirects. Une réflexion attentive n'est ni un luxe ni une distraction, tant que nous sommes prêts à laisser la réflexion influer sur nos vies.

D'un autre côté, il y avait un certain accord sur quelques mesures politiques prudentes ou essentielles :

  • Il faut permettre au marché de fonctionner, mais chaque fois que nous le pouvons, nous devons améliorer son mode de fonctionnement. Les problèmes proviennent souvent d'une information asymétrique (comme lorsque le maraîcher, et non le client, connaît quelles sont les pommes gâtées) - une forme d'injustice qui peut et doit être corrigée;
  • Le risque systémique des marchés peut être limité en renforçant la transparence. En termes de gouvernance mondiale, il faut encourager la supervision par des organismes tels que les Nations Unies, au sein desquelles toutes les nations ont, en principe, la parole, plutôt que le G8 ou même le G.20. Un des besoins spécifiques est de contrôler les niches fiscales. Nous nous sommes contentés de déréguler alors qu'il nous fallait plutôt une meilleure régulation. Une meilleure coordination de l'imposition des multinationales pourrait générer beaucoup de ressources pour le développement;
  • Si le «Droit au développement» est effectivement un droit, alors les pays riches doivent aller dans la direction du partage avec les pays pauvres. Une variante de la taxe Tobin permettrait aux pays du Nord de compenser une partie des grands déficits qu'ils ont creusés avec leurs plans de sauvetage des institutions financières, tout en aidant à financer le développement du Sud3. Les instruments existent.

Enfin, un élément important qui fut peu discuté (pour la simple raison que nous étions tous d'accord sur ce point) et qui, par conséquent, n'est pas longuement repris dans ce rapport : la crise économique et financière ne doit pas être considérée indépendamment de la crise toujours actuelle de l'environnement ni dissociée des réalités criantes de la pauvreté et de l'inégalité. En réalité, nous croyons que l'axe essentiel de toute réponse authentique est celui qui relie la défense de l'environnement et le bien-être des pauvres du monde. Si l'on recherche la croissance comme remède à cette crise, alors elle doit être durable et privilégier ceux qui ont urgemment besoin de la croissance pour pouvoir sortir d'une grave pauvreté. La croissance incontrôlée qui vise toujours plus de luxe pour les riches déjà rassasiés est une menace pour l'humanité et pour la terre.

1Frank Turner est le directeur de l'Office jésuite européen (JEO), Bruxelles. La rencontre de Drongen était organisée par le JEO. Note de l'éditeur.

2On en trouve l'écho dans Promotio Iustitiae 101 (2009/1). Cf. http://www.sjweb.info/documents/sjs/pj/docs_pdf/PJ101FR.pdf

3La taxe Tobin sur les transactions monétaires internationales freinerait la liberté extraordinaire et irresponsable de la macro-finance, décourageant ainsi les flux spéculatifs des monnaies qui ont tant bouleversé les marchés internationaux. Son initiateur est mort en 2002. Depuis lors, la taxe a été proposée sous plusieurs formes.



 
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